

la recette

C’est quoi l’underground ?

La Playlist
L'Underground, ce qui est sous terre, une contre-culture. Un mouvement qui veut se distinguer de la norme est underground. Il est porté par un groupe de personnes qui proposent une nouveauté, c’est une niche en marge des habitudes culturelles dites « mainstream » ou commerciales.
L'Underground a du mal à se frayer un chemin dans l’industrie car il ne se plie pas à ses codes et aux critères du public. Pour partager son art il crée de nouvelles voies et des techniques de communication autre que celles imposées par l’industrie comme les magazines fanzines qui ont propulsé le mouvement punk dans les années 70.


Le mainstream s'oppose à l'Underground, il crée la mode en imposant sa vision, mettant dans l’ombre toutes autres formes de créations. Le mainstream est omniprésent, où qu’on aille on entend la même musique à la radio, sur les réseaux sociaux : la consommation est unique. La réussite d’un artiste ou d’un morceau est jugée par son succès commercial plutôt que par sa qualité. L’industrie musicale met principalement les ventes en avant pour promouvoir un projet, si en première semaine il ne se vend pas, il a peu de chance de marcher sur la durée.

Le rap américain et le mainstream
Un des premiers courants rap underground est le gangsta rap de la côte Ouest américaine à la fin des années 80. Les rappeurs décrivent la vie des ghettos de Los Angeles où il y a un fort taux de criminalité en partie dû aux guerres de gangs. Le groupe NWA place le gangsta rap au sommet en août 88 avec l’album Straight Outta Compton. Il marque la rupture majeure du rap avec ses origines de musiques de fêtes. L’album ne passait pas en radio et était exclu du marché car trop revendicateur et politisé avec des titres très explicites : Fuck Tha Police. L’album est quand même certifié triple platine, le gangsta rap atteint alors le grand public. Le genre connaît un énorme succès commercial, permis en partie par le producteur-beatmaker Dr Dre qui met en avant des rappeurs : Tupac, Snoop Dogg, Warren G en montant le label Death Row
Pourtant le gangsta rap ne représente pas les codes de la société américaine. On peut voir dans les clips les rappeurs se mettre en scène prônant une vie de gangster, ils sont entourés de femmes, d’argent et de grosses voitures. Ce style excessif plaît aux maisons de disques et aux labels qui le marchandises et en font son succès commercial. Ils participent à mettre en avant les stéréotypes autour des rappeurs et cela marche, la middle class blanche américaine écoute du gangsta rap. Elle aime le côté divertissant de l’image d’idéal masculin que renvoie les rappeurs dans leur clip, ils ont la gloire, l’argent, le succès. Les rappeurs entrent dans le rôle en se créant un mode de vie fictif de gangster tout en ajoutant plus d’obscénité et de violence dans leur clip. Le style revendicateur et politisé du gangsta rap pert de son sens et est remplacé par le commerce de l’image du rappeur noir qui a un style de vie cool, anticonformiste.

La côte Est portée par New York avec le hardcore rap avec le Wu-Tang Clan, Nas, The Notorious B.I.G., Mobb Deep, Jay-Z. Ils se démarquent du gangsta rap en ne prônant pas cette vie de gangster mais en adoptant un côté plus introspectif des difficultés nouvelles des Noirs et la violence physique et psychologique de la vie dans les ghettos. Le rythme des sons est souvent plus rapide et moins mélodieux que ceux de la West Coast. Il est souvent qualifié de sale et de sombre par ses vieux samples de musique classique, de funk et de soul qui créent l'identité du rap new-yorkais.
Le Wu-Tang Clan a permis de remettre sur le devant de la scène l’underground, en partie grâce à toute l’imagerie du rappeur, réalisateur RZA et sa passion pour les arts martiaux. Ils ont inspiré toute une génération par leur contrat unique signé avec le label Loud. Ce contrat permettait à chaque membre du groupe de signer où bon lui semblait en tant qu'artiste solo et donnait ainsi la possibilité au Wu-Tang d'être présent chaque mois avec un nouveau disque dans les bacs, contournant les lenteurs administratives des labels.
Ce choix d’indépendance inspire une nouvelle scène underground sur les deux côtes américaines à la fin des années 90, début 2000, symbolisé par les labels Rawkus et Loud où on retrouve MF DOOM, Atmosphere, Antipop Consortium, Black Star, Gorillaz.

2010, un tournant pour le rap Underground français
Les années 2005-2010 en France sont une période où il y a peu de groupes. Les rappeurs sont peu ouverts à la critique qui crée quasi instantanément un clash. Le rap est très street et dur on pense à Sefyu, Booba, Rohff, Nessbeal, Alpha 5.20.
Il y a un tournant pour la scène underground avec la naissance des Rap Contenders en 2010 qui met toute une nouvelle génération de jeunes artistes sur le devant de la scène. Cette nouvelle génération ramène aussi un nouveau public jeune qui s’identifie à eux. Les rappeurs ont un nouveau rapport direct avec le public, ils performent en live en se clashant. Les RC sont une forme de mini concert, il peut y avoir entre 300 à 400 personnes pour les plus gros. Il y a une réponse immédiate du public, qui valide ou non la prestation, le rappeur est plus amené à faire face à la critique.
Le collectif parisien l’Entourage est clairement la figure des RC où on trouve une grande partie de la scène émergentes des années 2010 : Guizmo, Alpha Wann, Deen Burbigo, Doums, Eff Gee, Fonky Flav', Framal, Jazzy Bazz, Mekra, Nekfeu et 2zer, certains vont devenir des grands noms du rap français. Ils sont présents à tous les open mic, à tous les RC et aussi sur Grunt. Ils ramènent le flow du battle dans leur son qui a permis de les démarquer assez vite des autres, il y a un retour à une façon de rapper des années 90 qui est une période de gros rimeurs, techniques comme les X-Men, Timebomb. C’est une façon de rapper presque mathématique avec des schémas de rimes très complexes. Ce groupe est omniprésent à cette période, il a grandement servi d'exemple pour les générations futures.


En 2015 apparaît deux ovnis, PNL les rois de l’underground français, aucune interview, quasiment pas de featuring, un succès fait en totale indépendance. Ils sont le modèle pour tous les jeunes rappeurs qui cherchent à se démarquer et à faire de la musique sans se plier aux codes de l’industrie. Sans sortir aucun son depuis 4 ans, PNL a vendu quand même 200 000 albums de leurs différents projets en 2023. Le dernier album Deux Frères sorti en 2019 touche presque les 100 000 ventes soit le disque de platine sur l’année 2023, il totalise plus d’un million d’albums vendus. L’album Dans la Légende sorti en 2016 atteint les 68 000 ventes donc plus que le disque d’or soit 50 000 ventes, totalisant plus d’1 260 000 de ventes. PNL passe cette année le cap des 3 millions d’albums vendus en France en seulement 4 albums.
Il y a une prise de risque chez les rappeurs underground, ils se distinguent
par leur originalité, si cela marche ils seront mis au sommet et seront
vu comme des génies qui ont réussi à s’imposer. Mais cela soulève
une question, PNL peut-il être toujours qualifié d’underground
quand on voit toutes ses certifications ?
Car oui on a beau faire de la musique nichée, mais quand on
remplit des Bercy et des Zéniths c’est que ce n’est plus vraiment niché.
Notre musique parle à un grand nombre de personnes et cela par
son originalité, on arrive à rester fidèle à nos codes sans être
dénaturalisé par l’industrie. Des artistes comme PNL ou Jul ont imposé
leur style en créant un nouveau genre musical, ils sont devenus presque
des courants artistiques à part entière. On n’arrive pas vraiment à
les catégoriser ou à définir leur style de musique, c’est ce qui
fait leur force, ce sont des anomalies dans l’industrie musicale.
On pourrait considérer qu’il y a le courant musical mainstream du moment qui est playlisté et passé en radio. Il rassemble un grand nombre d’artistes, par exemple avec l’arrivée de la Trap en France en 2012 qui s’impose comme le style dominant avec Gradur, Kaaris, Dosseh, Booba. Et à l’inverse des artistes qui ne suivent pas ce courant mainstream en faisant de leur style underground une musique qui touche un grand nombre de gens comme PNL et Jul. La Trap en France devient très vite mainstream car elle reprend tous les codes de la Trap américaine qui s’est déjà imposée comme un courant populaire. Elle est portée par Chicago avec Chief Keef et Atlanta avec les Migos, Future, Gucci Mane, Young Thug. L'esthétique des clips, des instrus, des flows sont les mêmes, c’est une appropriation d’un style qui est remixé à la sauce française.
Les courants Underground peuvent-ils remplacer le "mainstream" ?

La force des courants underground et la passion des artistes qui sont prêts à beaucoup de sacrifices pour faire vivre leur art. C'est le cas de Laylow, il fait ses clips, ses prods, rap et se produit lui-même avec son label Digital Mundo. Son album storytelling L’Étrange Histoire de Mr Anderson sorti en 2021 se place au top des chartes, remplit toutes les salles de concert. Le public retient cette prise de risque et inscrit le projet dans la durée. À l’inverse de succès commerciaux trap qui ont une très grosse force sur le moment mais qui risquent de s’épuiser sur la durée par leur contenu répétitif. On le voit dans la direction artistique des clips, il suffit de voir la chaîne du clippeur William Thomas pour comprendre la recette d’un hit trap.
La trap a du mal à se renouveler, il y a un ventre mou aujourd'hui,
les grands noms comme Niska, Maes, Ninho… ont du mal à
se réinventer car ils ont déjà atteint leur succès commerciaux
ce qui réduit les prises de risques.

Les nouveaux rookies qualifiés de « New Wave » s’essayent à des styles totalement différents qu’on n’arrive pas à catégoriser par leur diversité et leur
proposition variée. Mais une chose les relie tous c’est leur facilité à collaborer
sans passer par de grande distribution ou par des radios.
Ils vont dans les mêmes studios comme celui du beatmaker 99, à l’origine
du projet Grand Casino de Luxe sorti en 2022. On retrouve DMS, J9nueve, Khali
La Fève, Rouhnaa, ThaHomey, So La Lune, Zinée, chacun à la base de ce mouvement
underground créant une nouvelle communauté d’artistes.
Sans compter le rôle majeur de la plateforme SoundCloud où la plupart d’entre eux ont débuté et ont pu
se construire une communauté très fidèle parfois plus que celle des autres plateformes de streaming. Elle crée un effet de proximité avec les artistes qui ont une totale liberté, par exemple avec La Fève qui sort ses chutes de morceaux avec les trois volumes Empty the Bean, choses qu’on ne fait pas sur Spotify.
Kekra sur le titre Ingé son de son album Stratos invite Alpha Wann et La Fève, une connexion entre deux générations underground qui marche parfaitement. Il y a une alchimie entre ces artistes qui ont des styles très différents. Les rappeurs underground se font leur place grâce à des artistes qui ont été validés par le grand public, mais qui étaient underground à l’origine. Il y a une fusion des différentes générations entre eux pour venir donner un punch au mainstream.

Les limites du rap underground,
un plafond de verre toujours là.
Même si de nouveaux artistes arrivent à se faire une place, ils ne font pas encore trembler l’industrie. Il y a une barrière qui n’est toujours pas franchie et cela peut se voir avec la cérémonie “Les Flammes” cette année. La cérémonie se veut représentative de ce que le public rap écoute en le faisant voter. C’est sans surprise que les plus gros vendeurs raflent tous les prix comme Gazo ou Tiakola mettant sur le banc de touche les rappeurs alternatifs. L’artiste révélation de l’année est Werenoi qui a su s’adapter rapidement à la distribution en collaborant avec les grands noms de la trap comme Maes, Lacrim, Ninho. Il n’y a donc pas beaucoup de place pour ceux qui se veulent alternatifs dans ce genre de cérémonie. La musique dite mainstream persiste toujours. Il faudra encore un moment pour que les nouveaux rookies se fassent une place dans la durée, et cela est normal quand on voit que la plupart n’ont que la vingtaine.


